Publié par : Spy Jones | juin 28, 2008

« This is not Moroccan music ! »

Ce genre de diatribes, vous l’aurez deviné, n’est bien sûr pas de moi, mais émane de certains artistes, journalistes, politiciens ou simplement hommes de la rue, qui jugent de la sorte la nouvelle scène musicale marocaine, regroupant les musiques undeground, communément appelée le mouvement Nayda. Si ce cliché s’est répandu dans la société marocaine, conséquence d’un conservatisme monté en force, il n’en est pas moins entièrement réfutable, comme j’essaierai de le démontrer dans ce billet, quoiqu’en me tenant à l’analyse d’un débat particulier.

Ainsi, le mercredi 25 à 21h30, l’émission Moubacharatan Maâkoum animée par le brillant -par rapport à ses collègues arabophones à 2M, s’entend- Jamaâ Goulahcen, traitait du thème de la musique marocaine, et ses rapports avec la scène underground. Le timing de l’émission, quelques jours après L’Boulevard, augurait un débat enflammé, à l’instar de ce qui s’était déroulé sur le même plateau, il y a un peu plus de deux ans. Une émission qui avait alors offert une tribune de rêve aux démagogues de tous poils. Syndicalistes, représentants des musiciens old school -qui furent pendant un temps quasi-fonctionnaires de la RTM- et intégristes jetèrent l’anathème sur ces groupes, sans qu’ils soient perturbés par une quelconque contestation de leurs arguments. Ce n’est que par la suite que les partisans de la nouvelle scène rétorquèrent, par le biais de ce dossier de Telquel, et surtout à travers le tube « Kalakh », contenu dans l’album « Trabando » de Hoba Hoba Spirit , que vous pouvez écouter ici, ou encore « Goulou Baz », un featuring des Hoba Hoba et de Bigg.

Cette nouvelle émission de Moubacharatan Maâkoum, invitait donc : Mohamed El-Ghaoui, représentant de la musique marocaine « moderne » -qui en réalité celle qui monopolisait la RTM-, Moulay Taher El-Asbahani, du groupe Jil Jilala, Hicham Abkari, responsable de l’association « Moroccan underground » et ex-directeur du théâtre Mohamed V à Rabat, Badr Belhachmi alias Pedro du groupe Darga, et Najat Atabou, la chanteuse de chaâbi.

Au cours du débat, j’ai retenu les principales idées que chacun des protagonistes professaient, c’est donc tout naturellement que je discuterais de chaque idée à part, pour plus d’efficience.

Le piratage est responsable de tous les maux de la musique marocaine (…) il faut que la musique des nouveaux groupes soit marocaine, au moins par le langage Najat Atabou

Si le piratage est un phénomène très néfaste pour l’artiste, sur le plan financier, il ne peut pas être rendu responsable de la décadence de l’œuvre d’un artiste. Car entendons-nous bien, beaucoup d’artistes passés de mode et dont le public décline en nombre, scandent cet argument pour justifier leur état. Or, il n’en est rien, un artiste, s’il est vraiment populaire et que son appétit financière est limitée, peut très bien se baser sur les revenus que lui procurent les cachets des prestations et les opérations marketing, tels que la vente de produit dérivés, ou goodies.
Ensuite, les groupes de la scène alternative ne devrait pas se sentir obliger de chanter en darija, en arabe, ou en amazigh, pour que leur musique soit considérée comme marocaine. Car, contrairement à ce qu’elle clame, la musique n’a pas de nationalité, sinon celle de ces créateurs. La musique, suivant en cela l’art en général, est l’émanation libre qui jaillit de l’esprit d’un créateur, sans autres considérations que l’adéquation au state of mind de l’artiste. Ce qui pousse à considérer toute musique produite par des citoyens marocains comme marocaine, CQFD.

Les groupes de la nouvelle scène ne constituent qu’un courant éphémère (…) ils ne doivent pas établir une coupure entre eux et la musique marocaine « moderne » Mohamed El Ghaoui

« …courant éphémère », c’est le dénigrement fétiche des musiciens « ringards » envers la scène alternative, par opposition à leur style qui est, lui, éternel -par définition, s’il vous plaît-. Que c’est lassant d’entendre ce genre de fhamathors déblatérer sur leur courant musical, en béatifiant ses pionniers, en glorifiant ses « épopées » , en essayant d’assimiler -sans succès- les anciens détracteurs (Nass El Ghiwane, Jil Jilala, la musiques chaâbi et amazighe), et en condescendant à peine à parler de ces « jeunots », ces « bidouilleurs de la musique », ces « néophytes outrageusement occidentalisés » ! C’est à en vomir de dégoût…
Tout courant musical, dont la popularité atteint un certain seuil, laisse des empreintes indélébiles. Qui aurait cru au début que la gloire de Nass El Ghiwane survivrait aussi longtemps ? N’était-il pas eux aussi victimes du lobby musical attaché au monolithe arabiste ? Et c’est ce même lobby qui essaie de normaliser ses relations avec eux, pour former un front commun contre la scène underground, alors qu’eux se présentent volontiers comme les mentors de cette scène, et entretiennent d’excellentes relations avec Fnaïre, H-Kayne, Hoba Hoba Spirit, Bigg, Darga… Preuve une fois de plus que le mouvement Nayda est enraciné dans la culture marocaine, malgré son extraordinaire ouverture sur le mode.
Et puis s’il y a eu coupure, c’est bien de la part de ces amoureux de monopoles. Quand se sont-ils enfin décidé à établir un dialogue ? Bien après que les groupes phares eurent remporté des succès phénoménaux, drainé des foules gigantesques au Maroc comme ailleurs, et provoqué un véritable mouvement de société, c’est-à-dire il y a moins de deux ans. Avant cela, silence radio. Les « dissidents » n’avait pas le droit à la télévision publique, aucun musicien établi ne les soutenait publiquement. Il faut dire qu’ils se battaient pour survivre et se faire un place au soleil…

Les groupes doivent puiser dans le patrimoine marocainMy Taher Al-Asbahani

Certes, puiser dans le patrimoine musical marocain procure une touche d’originalité à l’œuvre d’un artiste ou d’un groupe, mais cette inspiration peut se faire de diverses manières, certaines implicites, d’autres concernant les paroles sans les rythmes, et vice versa. De plus, un groupe qui ne s’inspire pas du patrimoine marocain n’a rien à se reprocher, cela peut-être du au fait que ses membres ne « sentent » pas ce rapprochement… Mais leur musique est considéré après tout comme marocaine (cf. ci-dessus)

Il faut respecter toutes les musiques, et la musique marocaine est celle produite par un citoyen marocain, chacun est libre d’écouter ce qu’il veut, personne n’oblige ceux qui ne le veulent pas à écouter la musique underground, les paroles dans le cadre d’un album sont libres, à la radio, on peut les éditer pour enlever les mots choquantsBadr Belhachmi (Pedro)

Des opinion très justes, à mon avis, et qui répondent d’un façon satisfaisante au problématiques qui peuvent se poser à propos de la scène underground.

Les anciens musiciens sont attachés aux privilèges dont il jouissait, et n’ont plus de public, il faut donner au public le choix, il n’est pas un adolescent, et la musique marocaine est celle produite par un citoyen marocainHicham Abkari

Je partage cette analyse quant aux raisons pour lesquelles les artistes de la vieille école refusent de reconnaître le fait accompli, et de s’incliner devant les préférences d’une frange du public marocain.

A mettre à l’actif du présentateur, deux questions particulièrement pertinentes : Est-ce qu’il n’y a pas pas d’attachement à un monopole révolu de la part des musiciens de la vieille école ? Pourquoi des mots choquants font-ils partie du vocabulaire des groupes underground ?
Personnellement, je répondrais par l’affirmative à la première question, tandis que pour la seconde, he partage l’opinion de Badr, qui estime qu’elles peuvent être censurées lors du passage à la radio ou à la télévision, mais que ce n’est pas nécessaire pour l’album en vente, étant donné que l’acheteur consent librement à subir ce désagrément, si tant est qu’il le considère ainsi.

Soulignant aussi un micro-trottoir que l’émission a réalisée, et qui s’est révélé majoritairement en faveur des musiques traditionnelle et « moderne ». Biais dans le choix des interviewés, à mon avis.

En définitive, les flot de critiques que subit la scène musicale alternative ne semble pas près de s’arrêter, et la valse d’hésitations qui a précédé la tenue de la dixième édition de L’Boulevard, augurent de mauvais auspices. Il est temps pour la nouvelle scène marocaine d’affronter courageusement les défis qui l’attendent, et de briser les chaînes qui freinent sa créativité et son développement.


Responses

  1. Chaque fois qu’une nouvelle vague artistique se profile à l’horizon, les anciens se mettent à faire de la résitance au lieu de tenter d’évoluer.

    Cela s’est vu dans l’histoire des arts dans tous les pays etr dans toutes les cultures .

    Cela ne doit pas empêcher la nouvelle scène marocaine – avec ses qualités et se défauts – de continuer à se battre pour imposer le changement.

  2. Je partage ton analyse, hmida: il est naturel que les anciens soient désemparés face à une musique qui fait un tabac chez les jeunes, jouissant d’une côte de popularité très grande du fait de son originalité et de son engagement.

  3. ah oui cette emission je l’ai vue le mercredi dernier .Une émission vraiment qui relate le combat entre anciens et nouveaux de la musique marocaine, mais aussi le probleme du piratage des musiques à l’image de la réaction de NAJAT ATABOU…

    mais moi je suis sur qu’il faut laisser avancer le changement ,puisque je suis un fan de hip-hop!

  4. Effectivement, il y a eu un bon débat d’idées, mais je la trouve bien moins polémique et plus sereine que la précédente mouture, qui était très virulente à l’égard des musiciens de la nouvelle scène.

    Ravi en tout cas de savoir que t’es un fan de hip-hop !😉

  5. you fack naryou


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